Pourquoi la NRA aux États-Unis rend le débat sur le port d’armes compliqué voire impossible

Sur le drapeau : « La liberté ou la mort / 2ème amendement [de la constitution des États-Unis] 1789 », pendant une manifestation pour les droits de propriété des armes à feu en 2018.
Photo de couverture par Fibonacci Blue, 2018

Par MERIEM SMIDA,
Étudiante en 2A au campus Moyen-Orient Méditerranée à MENTON


20 avril 1999. Deux élèves du Columbine High School dans l’État du Colorado , pénètrent dans l’enceinte de l’établissement, armés jusqu’aux dents, et font, en l’espace d’une heure, treize victimes avant de se donner eux-même la mort.  La tuerie s’inscrit parmi les plus meurtrières jamais connues par les États-Unis d’Amérique. Le traumatisme est grand et une vague d’émoi mais aussi de peur traverse la société américaine. Reportages, témoignages, manifestations, films : la tuerie marque profondément l’Histoire du pays et ravive le débat social sur le port d’arme, une question qui divise la société et n’a cessé de défrayer la chronique au cours de ces dernières décennies.

Octobre 2019. 20 ans se sont écoulés depuis Columbine : où en sommes-nous ? Le bilan est dur à énoncer. Des tueries éclatent encore régulièrement aux États-Unis. En 2017, 15549 personnes ont perdu la vie à cause d’une arme à feu soit 43 morts par jour, selon la Gun Violence Archive. Le nombre est exorbitant, la réaction est-elle adéquate ? Depuis 2013, le pays est le théâtre d’une tuerie de masse par jour et pourtant, du côté judiciaire, le débat semble stagner. Mais alors comment expliquer, malgré les tragédies qui ne cessent de se produire aux États-Unis, ce silence parlementaire ? 

La réponse tient en trois lettres : NRA. Ces initiales font écho à la très célèbre National Rifle Association ou le plus grand lobby au monde. Un lobby est un groupe de personnes qui se rassemblent dans l’objectif de défendre des intérêts communs par le biais de moyens de pression ou d’influence. La NRA correspond parfaitement à cette définition. Fondée en 1871, elle représentait, jusqu’aux années 1960, un groupe de chasseurs et de tireurs sportifs ne portant pas, en apparence, de couleur ni de message politique. Bien vite, cette neutralité s’estompe.

Les meurtres de grandes figures politiques et sociales comme Martin Luther King ou encore John. F. Kennedy ont profondément secoué la société américaine et ont conduit à des mouvements de contestation d’un droit constitutionnel datant du XVIIIème siècle, protégé par le Second Amendement : celui de porter des armes. C’est dans un contexte différent que ce droit est affirmé : celui d’une Amérique nouvelle, titubant encore, fraîchement née de la Révolution et désireuse, plus que tout, de garder sa liberté et son indépendance. Ce droit, gravé dans la Constitution de 1791 garantit à tous les citoyens le droit de porter une arme pour se battre, d’une part, contre les Britanniques qui pourraient tenter de regagner le territoire, d’une autre, contre toute tyrannie qui pourrait émerger au sein même du gouvernement. Près de deux siècles plus tard, ce droit qui, de par son ancienneté, s’est transformé en véritable fait culturel aux États-Unis, est revendiqué par la branche la plus radicale de la NRA face à des lois qui réglementent le port d’arme comme le Gun Control Act en 1968. 

Près de deux siècles plus tard, ce droit [du Second Amendment] qui, de par son ancienneté, s’est transformé en véritable fait culturel aux États-Unis, est revendiqué par la branche la plus radicale de la NRA face à des lois qui réglementent le port d’arme comme le Gun Control Act en 1968. 

Sur le bâtiment : « National Rifle, Xénophobie, Conspiration, Un travail de fou, Tire à boulets rouges, Alarmiste, “Gun Nut” * Association »
* “Gun Nut” = Quelqu’un qui est obsédé par les armes
Au dessus de la porte : « Dans les armes auxquelles nous faisons confiance »
Le Dialogue : « Comment osez-vous nous appeler “Gun nuts” ! Nous sommes bien plus que cela ! »
A. Davey, 2018

Problème : c’est cette branche radicale qui, progressivement, prend le contrôle. La NRA commence alors à gagner de plus en plus de notoriété au sein de la société. L’association est subventionnée par les plus grands fabricants d’armes mais aussi par des dons de citoyens. Ces derniers, contrairement à ce que l’on pourrait croire, s’accroissent après chaque tuerie. L’explication réside dans la peur engendrée par ces tragédies. Les citoyens se sentent menacés et le message de la NRA qui évoque à la fois la protection des droits mais aussi la légitime défense et donc la sécurité convainquent une grande partie de la population. C’est ainsi que s’est bâtie, au fils des années, une NRA solide, alimentée par des dons conséquents et constants, fortifiée par des adhérents engagés voire porteurs d’un discours polémique. Le rassemblement annuel regroupe des milliers de personnes venues des quatre coins des États-Unis. L’importance de l’association ne réside pas seulement dans son aspect numérique mais bel et bien dans la diversité de ses adhérents : on y retrouve des citoyens « lambda » mais aussi de grandes figures politiques, tels que des juges de la Cour Suprême.

Le lobby est si puissant qu’il façonne la vie politique à sa guise. La démagogie s’installe donc dans les discours politiques qui sont façonnés pour charmer la population, qui, pour une grande partie, adhère aux principes de la NRA ; Donald Trump, par exemple, a soudainement incorporé à son discours une nette coloration en faveur de la NRA, soutenant son idée principale selon laquelle le moyen le plus efficace pour lutter contre les tueries est de faire en sorte que la victime soit armée, oubliant que ces tueries ne se seraient pas produites si le tueur n’était pas en possession d’une arme en premier lieu. Grands meetings, discours démagogues et événements nationaux : la NRA se donne une forte présence sur la scène sociale et politique.

Du côté des citoyens, elle fait preuve d’un populisme affirmé en utilisant une haine latente des médias traditionnels pour l’exacerber ou encore en s’attaquant aux « ennemis des armes », terme désignant toute institution ou individu qui soit pour une régulation ou une suppression du port d’arme aux États-Unis. Du côté parlementaire, les moyens employés sont encore plus radicaux : les parlementaires sont notés en fonction de leur adhésion ou non aux principes de la NRA et de leurs actions pour ou contre ces derniers. Le mouvement, grâce à son ampleur inouïe, arrive à convaincre les parlementaires de rejoindre l’association en utilisant des mécanismes d’incitation mais aussi en les menaçant. En effet, la NRA dépenses des sommes faramineuses dans le financement de campagnes électorales pour ceux qui promettraient de défendre ses intérêts et menace tous ceux qui s’y refuseraient de ne pas voter pour eux aux élections, leur infligeant ainsi la perte d’un grand nombre d’électeurs. Les méthodes employées sont efficaces et contribuent à décolorer le paysage politique américain qui prend la teinte que lui impose la NRA. Ces dons et cette présence politique ancrent la NRA dans le paysage américain et font d’elle un acteur majeur au sein de la société, rendant compliqué voire impossible toute possibilité de remise en cause du port d’arme. 

On le voit à la télévision, on l’entend à la radio, on le lit dans les journaux : la jeunesse américaine est mécontente et lassée par un paysage politique contrôlé ; elle ne se sent pas protégée par ses élus qui restent juridiquement silencieux face aux tragédies qui orchestrent chaque année le rapt de milliers de vie, celles d’enfants et d’adolescents pleins de rêves et d’ambitions. Le discours de la jeune lycéenne Emma González, au lendemain de la fusillade de Parkland en Floride avait particulièrement, et continue, de marquer les esprits. La facilité du processus d’acquisition d’armes choque et nourrit un sentiment d’insécurité croissant auprès de la majorité de la jeunesse, une jeunesse  qui se sent incomprise, une jeunesse qui se sent ignorée, une jeunesse qui a l’impression d’être le pantin au sein d’un gigantesque spectacle de marionnettes où la National Rifle Association, lobby puissant et inébranlable, tire les ficelles. ▣

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s