#HijabisFightBack (fr/eng): Pourquoi les femmes musulmanes belges et françaises contre-attaquent / Why Belgium and France’s Muslim Women are Striking Back

Photo de couverture par Juan Sánchez, 2020

English version of this article is available on PAGE 2 (Switch pages at bottom of article)

Par SANIA MAHYOU,
Étudiante en 1A au campus Moyen-Orient Méditerranée à MENTON

Publié à l’origine dans Dune Magazine, une publication visant à créer un espace pour mettre en avant les arts, la culture et les opinions de l’Afrique du Nord et de sa diaspora.


Il y a d’abord une décision. Celle de la Cour constitutionnelle belge, qui, le 4 juin dernier, a donné raison à une haute école bruxelloise qui avait décidé d’interdire le port de signes convictionnels au sein de son établissement. Décision controversée qui s’ajoute à de nombreuses discriminations déjà vécues par les femmes portant le foulard en Europe. Discriminations à l’embauche. Agressions. Infantilisation. Privation du droit à l’éducation. Face à la menace qui plane sur leurs droits fondamentaux, des femmes ont décidé de contre-attaquer. De la colonisation à la manifestation historique « Hijabis Fight Back », décryptage des combats menés par les musulmanes issues de la diaspora en Belgique et en France.

Le dévoilement, une histoire coloniale

Ces dernières années, la France a été le théâtre de nombreux débats houleux sur la question de la compatibilité du port du foulard avec les valeurs de la République : affaire des collégiennes de Creil de 1989, loi de mars 2004, ou plus récemment, polémique sur la commercialisation du hijab de sport Decathlon ou sur le port du burkini. Outre la non-représentation problématique des principales concernées sur les plateaux de télévision, l’héritage colonial français est presque toujours occulté par les polémistes. Curieuse manie, alors même qu’il y a quelques décennies, l’administration française forçait les Algériennes à retirer leur foulard.

Affiche de propagande réalisée par le 5e bureau d’action psychologique de l’armée et distribuée durant la guerre d’indépendance algérienne

Hasard du calendrier ou non, la manifestation Hijabis Fight Back se déroulait le jour du 58e anniversaire de la proclamation d’indépendance de l’Algérie. De 1830 à 1962, l’Algérie est « française », ou en d’autres mots, colonisée par la France. Dès 1865, les Algériens musulmans sont soumis au Code de l’Indigénat qui fait d’eux des citoyens de seconde zone, soumis à des lois spéciales et dépourvus du droit de vote. Ce système discriminatoire s’étend petit à petit à toutes les colonies et restera en place pendant près d’un siècle. En 1954, débute la révolution algérienne. Le peuple veut mettre fin à l’occupation occidentale sur ses terres et entame une guerre de décolonisation et d’indépendance. C’est dans ce contexte qu’en 1958, ont lieu des cérémonies publiques de dévoilement dans les rues d’Alger. Cérémonies organisées entre autres par… des généraux français putschistes hauts-placés et leurs épouses.

Convertir la femme, la gagner aux valeurs étrangères, l’arracher à son statut, c’est à la fois conquérir un pouvoir réel sur l’homme et posséder les moyens pratiques, efficaces, de déstructurer la culture algérienne.”

— FRANTZ FANON, Publié en Mai 1957 dans résistance algérienne

La complicité de bourgeoises françaises vivant en Algérie dans ces cérémonies d’une extrême violence, et plus généralement leur adhésion à l’idéal de la mission “civilisatrice” et “libératrice” menée par la France, pose question. Le but de ces dévoilements coercitifs étant clairement d’effacer toute trace visible de l’identité nationale du pays, en s’attaquant à ses coutumes vestimentaires et religieuses, de nombreuses Algériennes décident de (re)porter le voile, par signe d’insoumission. De nos jours, on a le loisir d’écouter les positions de certaines féministes blanches sur la question du port du foulard, d’aucunes comme Laurence Rossignol le comparant à une soumission volontaire à l’esclavage. Et, finalement, on ne peut s’empêcher de se demander si les white feminists * d’aujourd’hui ne sont pas les versions 2.0 des épouses des colons d’autrefois.

Loi de 2004, vocations brisées

En 2004, la France adopte une loi sur les signes religieux dans le système scolaire. Celle-ci prévoit notamment l’interdiction du port du foulard dans les lycées, collèges et écoles primaires publics, en autorisant toute fois celui-ci dans les universités. En 2019, le Washington Post publie une étude menée par deux chercheuses de l’Université de Stanford aux Etats-Unis. Celles-ci ont enquêté sur les conséquences économiques et sociales de cette loi sur la vie des musulmanes françaises. En prenant en compte différents facteurs comme le taux de réussite à l’école ou de la participation au marché du travail, l’étude montre les effets néfastes de la loi sur le destin des jeunes musulmanes ayant fréquenté le système éducatif après que celle-ci ait été mise en place. En effet, non seulement les écolières post-loi de 2004 ont eu tendance à avoir de moins bons résultats scolaires, à plus vite abandonner l’école et à être plus dépendantes de leur famille, mais elles ont aussi été confrontées à plus de discriminations racistes. Arrivées sur le marché du travail, l’écart d’employabilité s’est creusé entre leurs concitoyennes non-musulmanes et elles, augmentant d’un tiers depuis 2004. Elles ont ainsi vu la loi freiner leur intégration économique et sociale dans la société française. Pour expliquer ces résultats unanimement négatifs, différentes pistes ont été avancées par les deux chercheuses. L’une d’elle est que la loi de 2004 admet l’idée que religion personnelle et identité nationale sont incompatibles, ce qui rend de facto les hijabis coupables de violation du principe de laïcité française. Soumises à un traitement différencié, rejetées par les institutions étatiques et une société de plus en plus islamophobe, elles sont confrontées à une pression psychologique permanente et à un stress lié à leurs études. Parmi ces femmes françaises, on peut imaginer que le nombre de vocations brisées est faramineux, celles-ci étant confrontées à un terrible dilemme : renoncer à leurs études ou à une partie de leur identité.

#HijabisFightBack, la cinquième vague du mouvement féministe

Toutes les photos par Juan Sánchez, 2020

Même si les législations belges et françaises diffèrent en de nombreux points (conception de la neutralité, système fédéral…) ils n’en restent pas moins deux des pays les plus restrictifs d’Europe concernant le port du hijab. Ils furent d’ailleurs les premiers états de l’Union à interdire le port du voile intégral dans l’espace public. En Belgique, une décision a récemment mis le feu aux poudres et a poussé des femmes musulmanes de tous horizons à descendre dans la rue. La Cour constitutionnelle belge avait rendu son verdict dans une affaire qui opposait une école bruxelloise de l’enseignement supérieur à une jeune femme musulmane s’étant vue refuser l’accès à l’établissement. La Cour avait donné raison à la haute école. En marge du rassemblement Hijabis Fight Back, j’ai pu discuter avec les femmes engagées qui ont pris part à cette manifestation historique.

Balsam, 24 ans, a choisi de quitter la France pour poursuivre ses études de pharmacie en Belgique. Elle explique son adhésion au mouvement #HijabisFightBack :

J’ai souvent fait face à des discriminations liées à mon foulard. Les humiliations subies, j’en ai fait ma force. J’ai décidé que c’était précisément parce que j’étais musulmane et voilée qu’il était de mon devoir de réussir. Quand on fait le point aujourd’hui, on voit très clairement que sous couvert de neutralité et de laïcité, on essaye de nous rendre invisibles à tout prix. Il est important que ceux qui décident des juridictions légiférant l’interdiction des signes religieux aient conscience que demander à une femme de retirer son foulard est tout aussi grave que de lui demander de le porter. Le temps est venu de comprendre que les femmes musulmanes sont capables de dire non, non à celles et ceux qui veulent les soumettre à un certain code vestimentaire.”

« Pour un féminisme décolonial ! » : ce slogan, scandé à tue-tête par quelques 4000 manifestant.e.s, a fait retentir la place noire de monde du Mont des Arts à Bruxelles. Salma, une des organisatrices du rassemblement qui s’est tenu le 5 juillet dernier, explique pourquoi il est nécessaire selon elle d’entamer une nouvelle vague au sein des mouvements féministes :

La lutte pour un féminisme antipatriarcal, anticapitaliste et antiraciste est au coeur de nos revendications. Le féminisme a été et demeure un mouvement occidental, blanc et universaliste : il efface nos différences, nos identités multiples, et la conséquence de cela est qu’il nous rejette tout simplement car il ne peut pas concevoir la différence que nous représentons en tant que personnes non-blanches. Il est donc important pour nous de nous réapproprier cette lutte et de la modeler selon nos identités et nos besoins. Avec le collectif ‘ La cinquième vague ‘ que j’ai co-créé, nous avons décidé d’initier une nouvelle vague du féminisme qui inclut la diversité de nos identités et de nos besoins en tant que femmes racisées et musulmanes.”

Ces dernières années, de plus en plus de pays européens commencent à légiférer sur le port du foulard, utilisant l’égalité homme-femme, la neutralité de l’état ou encore la lutte contre l’islam politique comme prétextes. L’idée selon laquelle les femmes portant le hijab seraient forcées par leur famille ou leur communauté à se couvrir les cheveux est de plus en plus répandue et c’est l’Etat, garant des libertés individuelles, qui prend le rôle de sauveur, en interdisant l’accès aux études, au marché de l’emploi, à l’espace public et parfois même à la baignade à ces femmes supposément oppressées par leurs proches. Mais les femmes musulmanes ont décidé de ne plus rester silencieuses face aux discriminations qu’elles subissent. Une nouvelle génération de féministes non-blanches émerge en Europe, et le vent de renouveau qu’elles ont déclenché pourrait mener à la naissance d’une cinquième vague égalitariste, vague qui balayerait tout un héritage colonial sur son passage. ▣

* white feminists : féministes qui focalisent leurs luttes sur les droits des femmes blanches

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