Accords libano-israéliens : aux prémices d’une réorganisation durable de l’échiquier moyen-oriental

Des mannequins de soldats à la frontière entre Israël et le Liban, à côté des hauteurs du golan (territoire contesté entre Israël et la Syrie)
Photo de couverture par David Poe, 2006

Par JOSEF NASR,
Étudiant en 2A au campus européen franco-allemand à NANCY


Jeudi 1er octobre, le Président du Parlement libanais, Nabih Berry, annonce lors d’une conférence de presse que son pays et l’Etat d’Israël sont tombés d’accord sur la mise en place d’un « accord-cadre » portant sur la délimitation de leurs frontières maritimes. Comme conscient des implications d’une telle annonce dans un pays dont la culture politique se base largement sur la méfiance totale envers l’Etat hébreux, il précise deux jours plus tard lors d’une nouvelle allocution : « le but {de cet accord} est de délimiter les frontières maritimes, ni plus, ni moins », comme pour faire taire les observateurs qui y voyaient déjà le premier pas vers une normalisation durable des relations entre les deux pays, toujours techniquement en état de guerre et dont les dernières négociations bilatérales remontent à 1983. 

L’Etat d’Israël, nouveau facteur X de la politique moyen-orientale

Le contexte géopolitique actuel au Moyen-Orient ouvre en effet la voie aux analyses et interprétations les plus radicales, tant la région se retrouve aujourd’hui dans l’incertitude. La confrontation d’intérêts géostratégiques mais aussi (et peut-être surtout) économiques entre des puissances telles que la Turquie ou Israël, sur fond d’envenimement du conflit irano-américain, laisse de fait entrevoir les prémices d’une rupture encore plus marquée d’un équilibre régional déjà fragile. Le Liban, comme souvent, se trouve pris en étau dans un jeu pour lequel il n’est réduit qu’au rang de simple concession. 

Il convient tout d’abord de préciser qu’il ne s’agit pas ici d’accords à proprement parler, mais bien d’un ‘accord-cadre’, soit un document permettant la mise en place de négociations en vue d’une résolution du conflit frontalier entre les deux pays. En effet, au-delà des frontières terrestres, non concernées par le texte malgré les déclarations de Berry et de certains responsables américains, le Liban et Israël se disputent également un triangle de 850 km carrés au large de la côte levantine. Cette zone, riche en hydrocarbures, est convoitée par les deux pays qui y voient une manne financière non négligeable dans le contexte économique actuel, aggravé par une pandémie qui ne cesse de déstabiliser leur tissu social. La crise libanaise, récemment intensifiée par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier, renforce encore plus le besoin de la classe dirigeante de reprendre son souffle en alimentant un système en ruines et de plus en plus contesté par la population. Elle a par ailleurs insisté pour que ces négociations, qui seront menées de par et d’autre par des militaires haut placés, soient organisées par l’ONU avec pour médiateur les Etats-Unis : les deux pays étant toujours officiellement en guerre, la possibilité de discussions directes a donc été écartée d’office, sans pour autant se priver d’une opportunité de satisfaire des besoins économiques mutuels.

Le Liban, comme souvent, se trouve pris en étau dans un jeu pour lequel il n’est réduit qu’au rang de simple concession.

Le bassin levantin et son sol riche en hydrocarbures concentrent en effet les tensions régionales, d’où l’importance d’inscrire ces accords dans une perspective plus large. Plus tôt en septembre dernier, Israël a ainsi signé un accord avec cinq autres pays méditerranéens (‘EastMed Gas Group’ : Italie, Egypte, Chypre, Grèce et Jordanie) pour permettre une exploitation coopérative de ces ressources dans le cadre d’un projet de construction d’oléoduc visant à approvisionner l’Europe en gaz et en pétrole à partir de la côte israélienne. Ce projet, parrainé par les Etats-Unis et attisant l’intérêt de la France, va à l’encontre des intérêts de la Russie, premier approvisionneur de l’Europe en matière d’hydrocarbures et accessoirement partenaire de circonstances de la République Islamique d’Iran, qui dispose en l’État libanais d’une base arrière de choix pour faire valoir ses intérêts dans ce dossier. L’initiation de négociations libano-israéliennes pourraient donc être interprétées comme une sorte de porte ouverte vers une entente entre Israël et les Etats-Unis d’un côté, et l’Iran et la Russie de l’autre, pour permettre une exploitation sans encombre de ces ressources. La Turquie, dont les velléités expansionnistes ne sont plus un secret pour personne et qui joue un rôle déstabilisateur en se montrant de plus en plus agressive sur le terrain régional, se retrouverait ainsi un peu plus isolée, elle dont la participation au projet d’oléoduc avait déjà été volontairement exclue par les pays signataires et qui doit aujourd’hui faire face à la méfiance de Moscou.

La frontière entre Israël et le Liban près de Bar’am, Israël
Photo par Southern Kross, 2008

Au-delà de la question des hydrocarbures, l’importance du début des négociations entre Israël et le Liban se mesure également par rapport au contexte libanais lui-même, trop souvent abordé ad abstracto par les médias internationaux : l’effondrement politique et socio-économique du Liban est en effet indissociable de l’évolution des rapports de force régionaux depuis le relatif retrait américain et l’enclenchement par ce même pays d’une stratégie de sanctions à l’encontre de l’Iran. Le Hezbollah, proxy libanais de la République Islamique, contrôle aujourd’hui de facto les affaires libanaises, faisant récemment échouer l’initiative française portée par le Président de la République Emmanuel Macron en étant responsable du blocage dans la formation d’un gouvernement de mission, réclamé par la France sous approbation de la Communauté Internationale. Prouvant de ce fait qu’elle dispose à l’heure actuelle d’une place de choix dans le processus décisionnel libanais, il semble ainsi invraisemblable, ou du moins extrêmement improbable que la décision d’enclencher des négociations avec « l’ennemi » ait été prise sans l’accord de la milice chiite, dont le but ultime est selon ses propres dirigeants la destruction pure et simple de l’Etat hébreu. Asphyxié par les sanctions et fragilisé par une contestation intérieure roulant à la faim et la misère, le Hezbollah a ainsi dû se résoudre à l’enclenchement de négociations avec ce à quoi il se réfère officiellement comme « l’entité sioniste », afin de s’accorder un répit économique et diplomatique mais également de gagner du temps en vue des présidentielles américaines du 3 novembre. Le feu vert iranien et russe, nécessaire avant la mise en place d’un processus d’une telle importance, semble également indiquer que cet accord-cadre serait en soi une sorte d’alternative diplomatique à l’initiative française, perçue comme trop exigeante dans ses revendications et potentiellement déstabilisatrice pour la région entière. La milice, militairement plus puissante que l’armée libanaise, se satisferait ainsi de négociations limitées aux frontières maritimes, une pacification de la frontière avec Israël (actuellement gérée par la FINUL) étant susceptible de remettre en cause la présence d’armes iraniennes en territoire libanais à moyen et long terme. Le Hezbollah se réserve également la possibilité de faire échouer ce processus par le biais de manœuvres politiques non sans rappeler la dichotomie « état de normes-état de prérogatives » décrite par Ernest Fraenkl ; la domination parallèle du Hezbollah sur les institutions publiques se conjuguant à certaines dispositions de la Constitution Libanaise qui élargissent ses possibilités.

Tous ces éléments semblent ainsi converger vers une réorganisation à terme de l’échiquier régional au profit de l’Etat d’Israël, nouveau facteur X de la politique moyen-orientale. Trump et Netanyahu se verraient par-là confortés, du moins en matière de politique étrangère, par des faits consacrant au premier abord l’efficacité de la politique de « pression maximale » vis-à-vis de l’Iran. Cet accord-cadre, presque immédiatement porté aux nues par le Secrétaire d’Etat Mike Pompeo le qualifiant « d’historique », est de fait présenté comme un nouveau succès diplomatique après les récents accords de normalisation entre Israël d’un côté et les Emirats Arabes Unis et Bahreïn de l’autre. Le triomphe apparent de cette politique ne devrait toutefois pas porter à confusion quant aux perspectives offertes par d’éventuelles négociations entre les autorités israéliennes et libanaises : si une paix officielle pourrait être préjudiciable à long terme en supprimant l’épouvantail que représente chaque partie pour l’autre, les germes d’une pax economica officieuse construite à coups de forages et de dollars gaziers semblent, elles, déjà prendre racine au Levant millénaire. ▣

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