Le drame et les coupables

Une photo de Samuel Paty lors d’un rassemblement en son honneur le 18 octobre 2020
Photo de couverture par Parti Socialiste, 2020

Par RYAN TFAILY,
Étudiant en 3A au campus Moyen-Orient Méditerranée à MENTON, actuellement à l’Université du Bosphore (Boğaziçi Üniversitesi)
à Istanbul

Publié à l’origine dans 100 Répliques, le blog personnel de Ryan Tfaily


L’ignoble attentat islamiste perpétré contre le professeur d’histoire Samuel Patty, à Conflans, a bien-sûr saisi la France d’effroi. Le pays se savait menacé par le risque terroriste, mais le procédé utilisé, celui de la décapitation, ainsi que la froideur et le motif de l’acte, ont marqué un seuil supérieur dans la monstruosité terroriste. Après des enfants juifs, des journalistes blasphémateurs, des clients de bars ou de magasins casher, des policiers ou simplement des passants, c’est au tour des professeurs d’être la cible de l’islamisme radical. L’émotion qui accompagne une telle tragédie est bien-entendue légitime et souhaitable, mais elle est aussi la porte ouverte à l’instauration de biais cognitifs dans l’inconscient collectif. Ainsi la peur et la colère nous conduisent-elles naturellement à chercher des coupables, comme si la piteuse figure de l’assassin n’était pas suffisante en soi. Ce réflexe est attendu et prévisible : face à un tel niveau d’horreur, il est impossible de se contenter d’un seul coupable. Le problème est que la traduction politique de ce biais conduit à une relecture, a posteriori, d’idéologies ou de propos formulés avant le drame, afin de créer des corrélations bancales entre les deux. Cette suspicion généralisée mérite d’être analysée et combattue, car elle affaiblit le pluralisme au cœur de la démocratie -laquelle est pourtant le seul rempart face à l’islamisme.

L’individu toujours coupable ?

Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que l’individu seul est coupable, ni de nier l’importance des structures et idées qui le déterminent. On peut, dans la veine de la sociologie déconstructiviste, expliquer -sans justifier- l’acte du terroriste par les déterminismes et l’enveniment des rapports sociaux, qui poussent à adopter des comportements violents et déviants, en se saisissant du premier prétexte venu. D’autres, au contraire, penseront que c’est avant tout l’islamisme, une idéologie politique fondée sur l’embrigadement, qui cherche à gangrener la population en imposant ses règles et sa violence. Entre islamisation de la radicalité et radicalisation de l’islam, entre Olivier Roy et Gilles Kepel, on sait qu’il faut privilégier la complémentarité à l’opposition. Une synthèse efficace consiste à prétendre que l’islamisme radical, une idéologie politique autonome, se nourrit férocement de la misère et de l’abandon de l’État -ce qui a l’avantage de permettre de lutter à la fois contre la radicalité et l’exclusion sociale.

Toutes ces analyses, qui sont régulièrement remises au goût du jour après chaque attentat, ont leur place dans le débat public et doivent continuer d’exister. Si le premier coupable est le terroriste qui a froidement décapité le professeur, il est légitime d’analyser et d’expliquer son acte. La bascule s’effectue quand la recherche de causes profondes se transforme en l’érection de chaînes de culpabilités biaisées. Autrement dit, quand on cherche, à l’intérieur du champ d’expression républicain et démocratique, des coupables à l’acte – souvent désignés sous le nom « d’idiots utiles » ou de « laxistes ».

Le 18 Octobre 2020, à Paris
Photo de Jeanne Menjoulet, 2020

A cet égard, on connaît la rengaine de l’extrême-droite et d’une partie de la droite qui consiste à faire de l’origine culturelle des terroristes le motif de l’attentat, en créant une responsabilité collective des populations immigrées dans l’acte commis par un seul individu. Mais contrairement à ce que l’on croit, il ne s’agit pas du seul amalgame qui surgit en période d’attentats.

Quid de l’union nationale ?

Les mêmes qui appellent en boucle depuis vendredi soir à l’union nationale sont ainsi les premiers à désigner, au sein du champ politique traditionnel, les coupables ou les complices de la décapitation du professeur d’histoire. Comme le note Libération dans un article sur la pensée de gauche à l’heure du terrorisme, « après chaque attentat, les regards se tournent vers la gauche accusée d’être trop laxiste ». Dans cette chasse aux sorcières, c’est Jean-Luc Mélenchon qui est le premier visé. Accusé d’avoir sombré depuis longtemps dans le « communautarisme », « l’indigénisme » -ou tout autre anathème visant à empêcher le débat-, lui et son mouvement, la France Insoumise, se voient quasiment déniés leur droit à l’émotion et à la tristesse. L’ineffable Manuel Valls, revenu en France depuis, a ainsi estimé que « Jean-Luc Mélenchon comme d’autres politiciens ont une responsabilité énorme dans ce qu’il s’est passé ». Et la suspicion de se généraliser à tous ceux qui sont traditionnellement dénigrés comme étant des « islamo-gauchistes », c’est-à-dire qui interrogent le racisme institutionnel, les violence sociales et l’exclusion de l’expression publique d’une partie de la population. De même, tous ceux qui s’opposaient il y a une semaine au projet de loi contre le séparatisme défendu par le gouvernement sont placés sur le banc des accusés. Ceux-là se voient reprocher de favoriser l’apparition de ce type d’actes terroristes, en donnant prétendument du grain à moudre aux penseurs islamistes et en les légitimant dans leur haine de la République.

Il n’y a strictement aucun continuum entre un Jean-Luc Mélenchon critiquant la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, et un terroriste décapitant un professeur ayant montré les caricatures du journal en classe. Suspecter toute personne ayant un rapport critique à l’État ou aux politiques gouvernementales d’être un “complice” du terrorisme, c’est assassiner une deuxième fois la liberté d’expression.

Cet amalgame est profondément insupportable et dangereux. Car tout le présupposé de ce type de discours est de corréler l’expression publique de certains propos avec les actes d’individus dans la rue. Or, il n’y a aucun continuum entre un Jean-Luc Mélenchon qui fustige la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, et un islamiste qui décapite un professeur ayant montré les caricatures du journal en classe. La différence, entre les deux, n’est pas de l’ordre du degré mais de la nature. L’un se situe dans l’expression publique légitime du débat démocratique, l’autre dans la barbarie totalitaire. Faire croire que s’opposer aux prises de position de certains intellectuels ou du gouvernement contre l’islamisme équivaut de facto à renforcer cet islamisme, c’est nier le caractère discursif et contradictoire de la liberté d’expression à laquelle cherchent précisément à s’attaquer les terroristes. C’est surtout confondre nos débats démocratiques internes en temps apaisés, avec l’acte violent de l’attentat. Et c’est finalement déresponsabiliser totalement le terroriste -quelle ironie, car tous ceux qui procèdent de la sorte sont par ailleurs les premiers à s’indigner que des sociologues veuillent étudier la trajectoire sociale de l’individu pour expliquer son acte !

Le problème est que cette confusion est volontairement entretenue par les islamistes. Ces derniers font mine de s’inscrire dans nos débats internes, et profitent justement des grandes libertés accordées en France, pour les distordre et semer la division. Ils font semblant de se poser les mêmes questions que certains à gauche se posent, comme celle du rejet des musulmans, pour mieux légitimer et nourrir leurs velléités politiques. Notre rôle doit être de remettre de la clarté, et d’établir une césure claire entre le questionnement politique face aux politiques de l’État et l’acte terroriste. On peut défendre farouchement le droit au blasphème et soutenir sans condition Charlie Hebdo (ce qui est le cas de ce blog depuis sa création) sans nécessairement penser que tous ceux qui ne partagent pas ces opinions « arment idéologiquement » les islamistes.

Ne pas se laisser terroriser

Le but du terrorisme, rappelons-le, est de procéder par les moyens d’action les plus horribles afin de faire réagir les populations par l’émotion et de détruire les nations de l’intérieur. Résister au terrorisme, c’est défendre la démocratie et le pluralisme. Relire, à l’aune de ce qu’il s’est passé vendredi soir, les prises de position de chacun en y cherchant une quelconque complicité est non seulement malsain, mais pourrait en plus contribuer à renforcer ceux qu’on veut combattre.

Car on nous répète à l’envi que vendredi soir, c’est la liberté d’expression, l’esprit critique et Les Lumières qu’on a assassinés. C’est vrai : en décapitant un professeur, le terroriste a voulu tuer une certaine conception de la raison face à la foi et de l’émancipation humaine. N’oublions donc pas de garder raison, et de continuer à défendre la liberté d’expression. ▣

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