Les élections américaines vues par une expatriée

Photo de couverture par Creative Commons

Par CAROLINE DALHEIMER,
Étudiante en 2A au campus européen franco-allemand à NANCY

Cet article fait partie de 2020 élections aux états-unis, les histoires d’expatriés

Caroline Dalheimer, étudiante à Sciences Po Nancy, est comme beaucoup binationale, franco-américaine. Elle n’a jamais vécu aux Etats-Unis, et s’interroge à la veille des élections présidentielles sur la citoyenneté en tant qu’expatriée, au cours d’une discussion avec sa mère, qui lui a transmis la nationalité.


Discussion avec ma mère sur la citoyenneté d’une expatriée :

Caroline : Ces élections présidentielles m’épuisent. Si je pouvais éteindre mon portable et me déconnecter de tout média d’information pour un mois, ce serait le paradis.

Maman : Mais tu te fais du souci pour rien ! Tu n’as pour le moment pas de plan d’aller vivre aux USA dans les 6 années suivant les élections. Et puis tu n’y as jamais vécu.

Caroline : On peut avoir un intérêt politique en tant que citoyen.ne sans y vivre.

Maman : Pourtant, tu habites en France, dans une famille qui te met à l’abri du besoin. L’Etat français est un Etat de droit, et qui est beaucoup plus socialiste que les Etats-Unis ; matériellement, tu es en sécurité.

Caroline : Certes, j’ai beaucoup de chance, parce que je suis aussi française. D’ailleurs, je serais beaucoup plus inquiète si j’étais issue d’un pays précaire, ou dont la démocratie était profondément dysfonctionnelle. Mon intérêt politique est orienté sur mes idéaux.

Maman : Quels idéaux ? Tu ne vas pas me faire du patriotisme tout de même…

Caroline : Je parle en termes de croyances, d’idéaux, de positionnement gauche-droite. Ma socialisation politique s’est faite dans un pays sensiblement plus à gauche sur l’échiquier politique. On vit aussi en Union Européenne ; j’ai grandi dans un contexte franco-allemand, un esprit de coopération (même si l’UE est une confédération plutôt qu’une fédération).

Maman : Je comprends, mais je ne vois toujours pas le lien avec tes inquiétudes sur l’élection.

Caroline : Toi qui me dis que je ne parle jamais de mes cours, voilà un petit extrait. L’orientation politique du citoyen a trois dimensions identifiables : cognitive, affective et évaluative. Cognitive : je connais le fonctionnement et l’actualité de la politique américaine. Affective : je trouve que la politique est importante, et ce peut importe le pays. J’en connais les enjeux, et je les associe à mes valeurs. Enfin, la dimension évaluative, c’est-à-dire l’avis critique sur le système politique américain. Je ne soutiens pas l’administration actuelle ; je trouve que le système politique tel qu’il est conçu n’est pas en mesure de répondre aux demandes de la société ; mais j’ai un sentiment d’impuissance concernant ma participation civique (à quel point je peux changer les choses).

Maman : J’entends. Mais tu n’y as jamais vécu : comment est-ce qu’alors tu pourrais avoir cette dimension affective ?

Caroline : Certes je n’y ai jamais vécu ; j’ai été élevée beaucoup plus à la française. Néanmoins, il y a une raison pour laquelle on t’autorise à me transmettre ta nationalité . J’interagis avec ma famille là-bas, et toi-même, inconsciemment et involontairement, as subi une socialisation politique américaine. Je me rappelle que j’étais très fière d’être américaine, petite, même si je ne savais pas ce que ça voulait dire. J’ai bâti une partie de mon identité sur ce fait, j’ai prêté serment d’allégeance.

Maman : Oui, tu peux peut-être t’y sentir attachée… Mais en soi, un mandat de Trump, ça ne va pas t’empêcher de faire quoi que ce soit en France ; ta nationalité ne va pas s’envoler, personne ne conteste ta légitimité.

Caroline : Evidemment. Mais selon ma vision des choses, je détiens en tant que citoyenne une part de souveraineté étatique. Ne pas voter, c’est déjà passer outre cette part. De plus, des décisions vont être prises par la personne et le parti au pouvoir au nom du peuple américain, et donc en mon nom ; et je refuse qu’il soit associé à une politique de Trump sans je puisse exprimer mon désaccord au travers d’un vote démocratique.

Maman : Théoriquement oui. Tu n’es néanmoins pas celle qui impose.

Caroline : On en vient à mes peurs. Tu le lis autant que moi dans les journaux : la démocratie américaine est en danger. La Constitution est vieillissante, et je crains que les voix de certains ne soient pas entendues, par manipulation ou par dysfonctionnements. C’est peut-être parce que je suis plus jeune, mais je me sens une part de responsabilité : je suis blanche, en bonne santé, confortable, et mon vote compte plus que celui d’autres américains. Ne rien faire, c’est le début d’une pente bien plus dangereuse : lorsqu’on laisse les populistes prendre le pouvoir, on en connait les retombées…

Maman : Oui, bon, j’ai voté aussi. Je ne me ronge pas les sangs pour autant.

Caroline : C’est que c’est très frustrant de savoir que les votes ne seront peut-être pas pris en compte normalement, alors qu’il y a beaucoup en jeu. Les Démocrates ne seront d’ailleurs pas ceux qui changeront le système tout de suite, ils y ont trop à perdre. Le climat crée par l’administration Trump ne fait pas qu’attiser la haine ; son influence invite les dirigeants à l’international à se « lâcher » aussi. Si tout le monde sort de l’OMS ou de l’Accord de Paris, c’est aussi la population française qui en subira les conséquences… ▣

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