La situation actuelle en République démocratique du Congo

À Londres, une exposition de photos d’un camp de réfugiés de ceux qui ont dû fuir la république démocratique du congo en raison de la violence
Photo de couverture : allispossible.org.uk, 2007

Par NOA CHASLES,
Étudiante en 1A au campus Moyen-Orient Méditerranée à MENTON

Publié à l’origine dans Le Zadig, la publication gérée par les étudiants du campus de Menton et l’une des publications fondatrices de Sciences Political Review, en Novembre 2020


#CongoGenocide, #FreeCongo, #CongoIsBleeding…

la multiplication de ces hashtags sur Twitter durant le mois d’octobre a brièvement mis en lumière la question épineuse des conflits qui déchirent la République Démocratique du Congo depuis près de vingt-cinq ans. 

Le 8 octobre dernier, Anne Hidalgo remettait au gynécologue congolais Denis Mukwege la citoyenneté d’honneur de la ville de Paris, lui démontrant son soutien face aux multiples tentatives d’intimidation dont il fait l’objet et appelant à un renforcement de sa protection. Si le docteur a d’abord été connu pour son combat contre les mutilations génitales et les violences sexuelles, c’est sa lutte pour la reconnaissance des crimes et exactions commis dans les années 90 dans la région du Nord-Kivu à l’Est de la RDC qui lui vaut aujourd’hui son lot de menaces. 

Fin juillet, il dénonçait notamment les massacres du village de Kipupu dans la province du Sud-Kivu durant lesquels 200 personnes auraient été tuées : « Ce sont les mêmes qui continuent à tuer en RDC. Les comptes macabres de Kipupu sont dans la ligne droite des massacres qui frappent la RDC depuis 1996 ». Dans une tribune publiée dans Le Monde et co-écrite avec Louise Harbour, ancienne haut-commissaire canadienne des Nations unies aux droits de l’Homme, il réaffirme sa volonté de mettre en place « un tribunal international pénal pour la République démocratique du Congo » et la nécessité de mettre fin à l’impunité des instigateurs des massacres décrits dans le Rapport Mapping afin de briser le cycle de violences qui meurtrit le pays depuis deux décennies. 

Ce sont les mêmes qui continuent à tuer en RDC. Les comptes macabres de Kipupu sont dans la ligne droite des massacres qui frappent la RDC depuis 1996.”

Gynécologue congolais Denis Mukwege

Ce rapport, publié en 2010 et élaboré par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies, vise à décrire de manière chronologique et thématique les horreurs de dix années de violences (entre mars 1993 et juin 2003) mais également à déclencher un processus de vérité et à pointer la nécessité d’une réforme des mécanismes judiciaires congolais, sans lesquels aucune tentative de reconstruction ne pourra voir le jour. Il a par ailleurs été mal accueilli par les gouvernements des pays concernés, le Rwanda n’ayant eu de cesse de faire pression afin de stopper sa publication, notamment en menaçant de retirer ses 3000 casques bleus du Darfour. 

Pour comprendre la complexité de la situation actuelle, il est cependant indispensable de revenir sur l’histoire du conflit congolais et celle du génocide rwandais. En 1994, le Front Patriotique rwandais dirigé par Paul Kagame met fin à l’exécution généralisée des tutsis, conduisant plus d’un million de Hutus à fuir de l’autre côté de la frontière, dans l’est du Congo. Parmi eux, se trouvaient d’anciens génocidaires, notamment des membres de l’ancienne armée rwandaise et des milices, qui prennent le contrôle des camps de réfugiés établis à la frontière. Soutenu par l’Ouganda et par un groupe rebelle congolais, l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo), le gouvernement rwandais envahit le Congo en 1996, allant même jusqu’à renverser le Président de l’époque, Mobutu Sese Seko, pour son soutien envers les extrémistes Hutus. Leur passage est marqué par des attaques extrêmement violentes envers les réfugiés Hutus et « l’apparente nature systématique des massacres de survivants, dont des femmes et des enfants, après la prise des camps pourrait indiquer les nombreux décès ne sont pas imputables aux aléas de la guerre ou assimilables à des dommages collatéraux. » (Rapport Mapping des Nations Unies). Le massacre systématique des Hutus congolais durant cette période, qui n’avaient pourtant aucune responsabilité dans les évènements de 1994, interroge par ailleurs sur le caractère ethnique des exécutions et sur la potentielle reconnaissance d’un génocide Hutu. A cela s’ajoutent les crimes commis par des groupes rebelles congolais mais également les forces armées du pays et celles de ses voisins, à l’instar de l’Ouganda, du Burundi, de l’Angola, du Tchad ou encore du Zimbabwe, sur fond de lutte pour contrôler l’accès aux ressources naturelles de la région. Malgré la signature d’un traité de paix en 2002, les violences contre les civils dans cette région n’ont jamais cessé, notamment les violences sexuelles (plus de 300 femmes et filles ont été violées à Walikale dans l’est du Congo en août 2010), et l’ONU a compté 1400 victimes d’exécutions au cours de la première moitié de l’année 2020. 

Bien loin des 18 millions évoqués sur Twitter, le nombre de décès s’élèverait à 5,4 millions entre 1998 et 2007 selon l’ONG Internal Rescue Committee, dont une large majorité due à la malnutrition et au manque de soins, en faisant le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, une évaluation précise est rendue impossible faute de registre fiable et les comptages varient énormément, certains rejetant la possibilité d’un nombre de morts aussi élevé. Les démographes Louis Lohlé-Tart et André Lambert ont ainsi réalisé une étude aboutissant au résultat final de 200 000 morts entre 1998 et 2004.

Bien loin des 18 millions évoqués sur Twitter, le nombre de décès s’élèverait à 5,4 millions entre 1998 et 2007 selon l’ONG Internal Rescue Committee, dont une large majorité due à la malnutrition et au manque de soins, en faisant le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale.

La pertinence du terme « génocide », utilisé par un grand nombre d’internautes, est également remise en question par certains spécialistes. Tumba Shango Lokoho, professeur en littérature, histoire et civilisations africaines à la Sorbonne, avait ainsi déclaré qu’ « il y a une sorte de surenchère autour du mot pour aborder la situation en République démocratique du Congo. Pour beaucoup de RD Congolais, les massacres dans l’est du pays sont vus comme un génocide. Je pense qu’ils confondent deux notions : celles de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, et de génocide. Ni hier ni aujourd’hui, je ne parlerais de génocide, mais plutôt de crimes. » Selon la charte des Nations Unis, un génocide correspond à des « actes commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. », volonté d’extermination qui ne correspondrait pas à la réalité du conflit congolais aujourd’hui. 

Cette mobilisation soudaine sur les réseaux sociaux qui a embrasé la Toile le temps d’un Top Tweet a été vite diffusée et aussitôt oubliée, laissant libre cours à des publications erronées ou invraisemblables. Le footballeur congolais Yannick Bolasie a par exemple partagé la photo d’une petite fille posant face à une fosse commune, assortie de la légende « voir mon peuple souffrir ainsi me fend le cœur » (traduit de l’anglais), bien que celle-ci ait été prise par une photojournaliste près de Kigali, au Rwanda, lors du génocide des Tutsis vingt-cinq ans auparavant :

C’est là que réside l’incroyable avantage mais aussi tout le danger des nouvelles plateformes : la possibilité d’un partage infini de données qui se heurte à un risque de désinformation et de sources hasardeuses, quand elles ne sont pas tout simplement inexistantes. Ne jeter la pierre qu’à des internautes mal renseignés serait cependant injuste : la faiblesse de la couverture médiatique sur le sujet joue également un rôle important dans la facilité avec laquelle des informations amplifiées ou inventées peuvent circuler. ▣

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