« Islamo-gauchisme », retour sur un terme qui polarise la société française

Photo de couverture par Creative Commons

Par ANTON SEGAL,
Étudiant en 1A au campus européen franco-allemand à NANCY

Publié à l’origine dans Der Parvenu, la publication gérée par les étudiants du campus de Nancy et l’une des publications fondatrices de Sciences Political Review


Les plaies sont encore béantes après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine du 16 octobre 2020 au cours duquel Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie en collège, fut assassiné par un islamiste russe d’origine tchétchène pour avoir montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves dans le cadre d’un cours d’éducation morale et civique. Cet attentat a relancé en France le débat sur l’islamo-gauchisme, entendu dans un premier temps comme la défense inconditionnelle de tout ce qui a trait à l’islam, considéré comme la religion des opprimé.e.s, par des intellectuel.le.s de gauche. Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à l’University College de Londres, récuse ce terme. Pour lui, « ce qu’on reproche en fait à ces intellectuels de gauche, ce n’est pas une accointance morale ou politique avec la violence se revendiquant de l’islam (une accointance qui n’existe pas), mais de prendre position contre l’islamophobie ou d’éclairer, de manière scientifique, les pratiques discriminatoires à l’encontre des musulmans dans la société française. »1 Au contraire, pour Jean-Louis Fabinani, sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales ainsi qu’à la Central European University à Vienne, l’islamo-gauchisme est un concept pertinent: « c’est l’association de positions gauchistes, au sens de Lénine de ‘maladie infantile du communisme’, c’est-à-dire l’espérance d’un éclatement révolutionnaire qui ne passerait pas par l’organisation mais par l’élection de musulmans en temps qu’avant-garde des opprimés. »2 Ces points de vue sont-ils alors conciliables ? 

Les réactions à la suite de l’attentat contre S. Paty ont été diverses au sein du champ politique français. E. Macron a réagi ainsi : « Notre compatriote a été la victime d’un attentat terroriste islamiste caractérisé. Tous et toutes, nous ferons bloc. Ils ne passeront pas. L’obscurantisme et la violence qui l’accompagnent ne gagneront pas. Ils ne nous diviseront pas. C’est ce qu’ils cherchent et nous devons nous tenir tous ensemble. » Hélas, il semblerait bien qu’ils aient en partie réussi à passer. L’union républicaine semblait en marche (sans mauvais jeu de mot) lorsque des dizaines de milliers de Français.es se sont réuni.e.s place de la République à Paris et dans toute la France brandissant des pancartes « Même pas peur ! », « Je suis prof » ou encore en brandissant des caricatures de Charlie Hebdo, les mêmes que celles montrées par  Samuel Paty à ses élèves avant son macabre assassinat. 

Mais cette union, il fallait s’y attendre, n’a pas duré. Sans surprise non plus, la droite et l’extrême-droite ont réagi en pointant du doigt l’immigration. Ainsi, Christian Jacob, président des Républicains (LR), déclarait « évoquer aujourd’hui l’islamisme radical et le communautarisme en disant qu’il n’y a pas de lien avec l’immigration, c’est se voiler la face ». Et d’ajouter : « à partir du moment où des individus sont en lien avec des mouvements islamistes qui prônent la haine et la violence, pour ne pas dire le meurtre, qu’est-ce qu’ils font encore sur notre territoire s’ils sont étrangers ? Il ne doit pas y avoir de débat là-dessus ». Quant à Jean-Luc Mélenchon, le même jour, il expliquait : « Je pense qu’il y a un problème avec la communauté tchétchène en France », faisant référence sans doute aux évènements de Dijon quelques semaines plus tôt, et demandait l’expulsion de cette communauté impliquée dans l’« islamisme politique ». Cette déclaration a été vivement critiquée car le problème n’est pas la communauté tchétchène dans sa globalité mais bien l’islamisme, qui est à l’origine de l’assassinat de Samuel Paty et des attentats qui sont survenus par la suite à Nice le 29 octobre et dans la capitale autrichienne le 2 novembre.

Pour mieux cerner les enjeux de cette polarisation autour de la notion d’islamo-gauchisme, il faut comprendre dans quel contexte le terme a été créé et comment il a été récupéré dans la rhétorique de l’extrême-droite

Cette déclaration du leader de la France Insoumise (LFI) est symptomatique de ce que certain.e.s nomment « l’islamo-gauchisme ». Effectivement, depuis les années 1990, le vote ouvrier est passé de la gauche à l’extrême-droite : les ouvriers et les ouvrières ont été déçu.e.s des deux mandats de François Mitterrand qui n’ont pas (assez) amélioré leurs conditions de travail, et séduit.e.s par la rhétorique anti-immigration du Front National (FN), associant l’arrivée d’étrangers au chômage dont certain.e.s étaient victimes. Ce serait la raison pour laquelle aujourd’hui une partie de plus en plus importante de la gauche s’est trouvée de nouveaux prolétaires opprimé.e.s non plus par le grand méchant capitalisme mais par le système raciste généralisé : les musulman.e.s victimes d’islamophobie. Selon le journaliste du Monde Jean Birnbaum, pour comprendre la situation, on peut considérer que les « islamo-gauchistes » voient “[en chaque]islamiste un damné de la terre, même quand il est bardé de diplômes ou millionnaire. »3 Dès lors, impossible d’émettre quelque critique que ce soit sur l’islam, religion des nouveaux prolétaires, sans être taxé.e presque automatiquement d’islamophobe ou, pire, de fasciste, insulte très pratique pour attaquer quiconque défendrait un avis différent du sien, peu importe le sujet.

Pour mieux cerner les enjeux de cette polarisation autour de la notion d’islamo-gauchisme, il faut comprendre dans quel contexte le terme a été créé et comment il a été récupéré dans la rhétorique de l’extrême-droite, visant à condamner à la fois la gauche et l’islam, religion pour eux si honnie. 

C’est le philosophe et historien Pierre-André Taguieff qui revendique la paternité du terme islamo-gauchisme, dans une perspective purement descriptive. Il écrit : 

C’est à partir de mes enquêtes, au début des années 2000 alors que débutait la seconde Intifada, sur des manifestations dites pro-palestiniennes où des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah côtoyaient des militants gauchistes, notamment ceux de la LCR (devenue en 2009 le NPA), que j’ai commencé à employer l’expression “islamo-gauchisme”.4 

Philosophe et historien Pierre-André Taguieff

Il définissait ainsi « la collusion entre des groupes d’extrême-gauche et des mouvances islamistes de diverses orientations. » 

La défense d’une religion, ici l’islam, est-elle cohérente avec une orientation de gauche ? Il peut sembler que les personnes accusées d’islamo-gauchisme omettent une partie non négligeable des écrits de Marx, ceux montrant les méfaits de la religion sur les individus et donc sur la société : « La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » 5

Mais alors, comment est-ce possible que tout ce spectre de la lutte marxiste soit négligé par bon nombre de militant.e.s qui pourtant s’y réfèrent ? Pour Jean Birnbaum, cet « oubli » s’est manifesté autour de 2010 : 

Au lendemain de l’attentat contre Samuel Paty, quand a refait surface une vidéo où un prédicateur islamiste, Abdelhakim Sefrioui, appelait à la mobilisation contre le professeur, certains militants d’extrême-gauche ont reconnu ce visage. (…) Non sans nostalgie, ils ont repensé aux manifestations pro-palestiniennes au cours desquelles le service d’ordre de telle ou telle organisation anarchiste ou trotskiste était encore assez vigoureux pour expulser du cortège ces partisans du djihad liés à l’ex-humoriste Dieudonné et à l’extrême-droite radicale. Et puis ils ont songé à ce moment pivot, autour de 2010, où il avait fallu admettre que le rapport de forces avait changé : sur le pavé parisien, désormais, la vieille garde révolutionnaire était trop faible pour maîtriser les islamistes.

Jean Birnbaum

Mais pour le journaliste du Monde des livres du quotidien Le Monde, il faut remonter bien avant 2010 : 

Dès 2005, le philosophe Daniel Bensaïd (1946-2010), l’une des références de la gauche révolutionnaire, constatait que les dirigeants anticolonialistes de jadis, ceux qui se réclamaient souvent du marxisme, avaient été remplacés par des profils inquiétants : « L’heure n’est plus aux luttes de libération des années 1950 et 1960, et à leurs grandes promesses. Les leaders n’ont plus pour nom Ho Chi Minh, Guevara, Cabral, Lumumba, Ben Bella, Ben Barka, Malcolm X, mais Ben Laden, Zarkaoui ou Mollah Omar.

Cette question ne se pose pas qu’en France. En effet, Birnbaum de continuer, concernant la révolution islamique de 1979 en Iran : 

Avec le triomphe des mollahs, le doute commence à s’installer : bien que la religion soit toujours considérée comme un ‘opium du peuple’ voué à s’évaporer, on doit concéder que ses effets se révèlent tenaces.

Birnbaum voit un apport déterminant d’un trotskiste anglais et il explique à ce sujet : 

Il faut avoir tout cela en tête au moment d’ouvrir la brochure intitulée Le Prophète et le prolétariat. Parue en 1994, rédigée par Chris Harman, figure du trotskisme britannique, elle analyse le défi que l’islamisme représente pour la gauche. Contrairement à ce qu’on affirme souvent à son propos, Chris Harman ne prône pas une alliance systématique avec les islamistes. Les considérant comme une force tantôt réactionnaire, tantôt subversive, il propose de marcher à leurs côtés partout où leurs actions minent l’impérialisme occidental et les Etats qui le servent. ‘Avec les islamistes parfois, avec l’Etat jamais’, écrit-il.

Quant au terme d’islamo-gauchisme, il apporte des nuances : 

Si ‘islamo-gauchisme’ est une étiquette hasardeuse, trop souvent utilisée pour dire n’importe quoi et disqualifier n’importe qui, il n’en désigne donc pas moins quelque chose de solide. (…) La gauche est seule à pouvoir canaliser les espérances, toute lutte qui se réclame de Dieu finira par être aimantée par l’idéal de l’émancipation sociale.6

Pour certain.e.s, l’islamo-gauchisme est également fortement critiquable car il peut cacher un antisémitisme plus ou moins inconscient sous  couvert d’antisionisme (même s’il est important de ne pas faire de généralisation car antisionisme ne veut pas forcément signifier antisémitisme7). C’est la thèse de l’essayiste Benoît Rayski qui se réfère, à titre d’exemple, au 1er février 2003, lorsque Olivier Besancenot, à l’époque à la tête de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR, bientôt NPA) affrontait, lors d’une émission de télévision de grande écoute, Roger Cukierman, à l’époque président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Rayski écrit : 

Ce dernier avait, quelques jours auparavant, fustigé l’antisionisme virulent de la gauche de la gauche, évoquant ‘une alliance rouge-brun-vert’. Ce qui sous-entendait que deux belles couleurs, le rouge et le vert, pouvaient se mélanger au brun infâme des SA hitlériens. (…) Peu de temps après ce grand mouvement de télévision, le 22 mars 2003 exactement, se déroula à Paris (…) une manifestation contre la guerre en Irak. (…) Dans le défilé, quelques groupes de banlieue assez vindicatifs avaient fait le déplacement. (…) Deux jeunes Juifs se trouvaient boulevard Beaumarchais. L’un d’eux était parfaitement identifiable car il portait une kippa. Tous deux membres d’une organisation juive de gauche, très à gauche, l’Hachomer Hatzaïr (…) Quand la partie du défilé où flottaient les drapeaux verts de l’islam arriva en vue des deux jeunes (…), des hurlements fusèrent. (…) Plusieurs dizaines de manifestants haineux s’élancèrent à leur poursuite. L’un des deux jeunes Juifs parvint à se faire ouvrir les portes du 10 de la rue Saint-Claude. L’autre resta à l’extérieur. Il fut tabassé et tabassé encore. Un moniteur de l’Hachomer Hatzaïr qui arrivait en scooter fut renversé puis frappé avec des barres de fer.”8 

Essayiste Benoît Rayski

Ces actes ne sont malheureusement pas des « cas isolés », il s’agit de l’application d’une idéologie qui mène à ces dérives et qui serait l’islamo-gauchisme. Car en effet, quand on défend inconditionnellement l’islam et tout ce qui y est lié, on a tendance à s’attaquer aux autres religions et surtout au judaïsme qui, pour des raisons historiques et géopolitiques évidentes, est considéré par beaucoup d’islamistes comme la religion « ennemie » et les Juifs, donc, comme des adversaires. 

Mais alors, pourquoi ces personnes de gauche ont-elles plus tendance à critiquer les religions juive et chrétienne que l’islam ? Peut-être est-ce parce que ces religions font historiquement bien plus partie de notre culture, qu’elles sont celles des dominant.e.s, et qu’il est donc plus naturel, à gauche, de les critiquer. 

Evidemment, il ne faut pas oublier que les musulman.e.s sont souvent victimes de discriminations. Ainsi, pour un même CV, une personne ayant un nom à consonance maghrébine aura 25% de moins de chance de décrocher un emploi que quelqu’un qui a un nom à consonance européenne9. SOS-Racisme alerte en outre régulièrement sur les discriminations au logement, liées à l’obtention d’un crédit et les délits de faciès. 

Se concentrer sur l’islam et donc nier la diversité du monde musulman risque ainsi de faire oublier le racisme dont sont victimes des personnes non-nécessairement musulmanes. Attribuer une religion, ici l’islam, aux victimes de racisme est pour J.-L. Fabiani une « assignation terrible ». Si le terme islamo-gauchisme peut irriter, il traduit tout de même un certain aveuglement d’une partie de la gauche face au danger de l’islamisme. ▣

Sources :

1. Philippe Marlière, « “Les ennemis de la République” : le feuilleton de la France islamophobe », Middle East Eye, 9.11.2020.

2. Entretien avec J.-L. Fabiani le 29 novembre 2020 à Vienne. Pour Lénine, le gauchisme décrit le refus, pour certains marxistes, du parlementarisme et de collaborer avec des syndicats non communistes


3. J. Birnbaum, « La gauche et l’islamisme : retour sur un péché d’orgueil », Le Monde, 25.11.2020


4. Pierre-André Taguieff, « Aux sources de “l’islamo-gauchisme” », Le Monde, 26.10.2020


5. Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel


6. J. Birnbaum, ibid
.

7. Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme, Libertalia, 2012.


8. Benoît Rayski, L’antisémitisme peut-il être de gauche ?, p. 7.


9. Enquête de SOS-Racisme, fin 2018
.

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