Solidarité avec les étudiants de l’université de Boğaziçi

Photo de couverture par MHIRM, 2016

Par RYAN TFAILY,
Étudiant en 3A au campus Moyen-Orient Méditerranée à MENTON,

actuellement à l’Université du Bosphore (Boğaziçi Üniversitesi) à Istanbul

Publié à l’origine dans 100 Répliques, le blog personnel de Ryan Tfaily


Peu relayée en France, la situation de l’université de Boğaziçi à Istanbul mérite pourtant l’attention de tous les universitaires engagés pour la liberté académique. Depuis lundi, professeurs, étudiants et responsables pédagogiques sont vent debout pour protester contre la nomination de Melih Bulu au très stratégique poste de recteur de l’université.

Cette nomination par décret contrevient au processus d’élection démocratique ayant normalement cours à Boğaziçi pour choisir le recteur de l’université. Avant 2016, ce choix se faisait en interne, selon un vote des membres du comité administratif de l’université ; le candidat retenu était toujours un membre éminent de Boğaziçi et respectait sa charte de valeurs. En 2016, la loi a changé, permettant au président Recep Tayyip Erdogan de nommer directement par décret le recteur des universités du pays. A l’époque, la nouvelle loi avait déjà suscité l’indignation des universitaires ; mais le président turc avait pris soin de nommer un candidat consensuel et accepté par la plupart des professeurs, afin d’amoindrir les protestations. Le 2 janvier 2021, la nomination du recteur Melih Bulu a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans la communauté étudiante. Non seulement Melih Bulu ne fait pas partie de la maison Boğaziçi, mais il s’est en plus illustré en plagiant des passages entiers de sa thèse, en prenant des prises de position sexistes, et en critiquant publiquement l’esprit d’ouverture de Boğaziçi. Pire : proche d’Erdogan, il était un membre de l’AKP (le parti de la Justice et du Développement, actuellement au pouvoir en Turquie), et candidat pour ce parti aux élections législatives de 2015. Sa nomination en tant que recteur de l’université fait évidemment craindre un virage peut-être inéluctable dans l’orientation pédagogique et académique de Boğaziçi.

À Istanbul, l’université de Boğaziçi n’est pas qu’une université. Elle est, pour toute sa communauté, un espace de respiration et de libertés sans lequel bien de ses membres auraient du mal à faire face à l’adversité de la vie quotidienne.

Car ce n’est pas la première fois que cette université est visée par le pouvoir turc. Cherchant à asseoir son emprise dans le monde universitaire, l’exécutif a déjà purgé en 2016 plusieurs professeurs, notamment dans le département d’histoire, connus pour leur engagement contre l’AKP ; en 2018, des étudiants appartenant à une association anti-guerre avaient été arrêtés dans leurs chambres étudiantes pour avoir manifesté contre la politique extérieure du pouvoir turc. L’université de Boğaziçi est au cœur des velléités autoritaires de l’exécutif.

Et pour cause : première université du pays, elle est un temple de l’esprit critique, de l’ouverture d’esprit, et de la production de savoirs libres. Elle forme depuis sa création au XIXème siècle des générations de libres-penseurs attachés aux valeurs humanistes, à la démocratie et fiers de revisiter l’histoire de leur pays. La museler, c’est briser toute possibilité de contestation du pouvoir, et encourager l’endoctrinement.

Or, à Istanbul, l’université de Boğaziçi n’est pas qu’une université. Elle est, pour toute sa communauté, un espace de respiration et de libertés sans lequel bien de ses membres auraient du mal à faire face à l’adversité de la vie quotidienne. Située dans le très chic et excentré quartier de Bebek, elle est un ilot loin des structures autoritaires qui régissent pourtant la vie des étudiants turcs. Là-bas, les langues se délient dans une ambiance bienveillante de respect et d’ouverture culturelle. Appartenir à Boğaziçi, pour les professeurs comme pour les élèves qui ont dû passer un intense processus de sélection avant leur admission, relève d’une forme d’identité à laquelle ils sont tous viscéralement attachés. C’est pour cela qu’au-delà de leur engagement démocratique, professeurs et étudiants sont personnellement affectés par la nomination du recteur Melih Bulu. Voix tremblantes et manifestement très émues, les professeurs confient avec une sincérité déroutante depuis lundi, leurs craintes de voir l’avenir s’assombrir et leur tristesse de voir disparaître leur seul espace de libertés. Ils profitent de chaque cours pour inviter les élèves à se confier et à discuter de la situation en place. En outre, tous sont tiraillés entre la volonté de boycotter tous les cours (comme ce fut le cas lundi) et d’occuper les campus ; et la nécessité de continuer à apprendre par devoir, alors que les partiels du premier semestre arrivent à grands pas.

Aujourd’hui, la communauté étudiante et professorale de Boğaziçi défend des valeurs universelles dans lesquelles toutes les universités libres du monde devraient se reconnaître : la raison contre l’obscurantisme, l’émancipation contre l’endoctrinement, la liberté académique contre la censure.

Comme toujours dans les luttes sociales, seul le rapport de forces est à même de pouvoir arracher une victoire. Actuellement, ce rapport de forces est incroyablement en défaveur du mouvement de protestation qui a pris place depuis lundi. Les protestataires ont contre eux tous les appareils les plus répressifs de l’Etat policier turc. À la manifestation de mardi, plus d’une dizaine de manifestants ont été arrêtés ; d’autres ont été gazés. Le nouveau recteur nommé s’est vanté de cette répression contre les étudiants, et a autorisé la police à occuper le campus principal, jusqu’à ce que la protestation se dissipe.

Toutes les universités partenaires de Boğaziçi, à commencer par les IEP français qui envoient chaque année une dizaine d’étudiants y étudier, doivent fermement prendre position en faveur des protestataires, condamner la nomination du nouveau recteur et menacer de suspendre les partenariats.

Les étudiants turcs savent qu’ils sont isolés. Plusieurs de leurs associations ont donc demandé aux étudiants en échange dans cette université d’utiliser le privilège que leur confère la détention d’un passeport étranger pour informer leurs universités d’origine et leur demander de prendre position. Ce faisant, les protestataires cherchent à mettre de leur côté la communauté universitaire internationale. Toutes les universités partenaires de Boğaziçi, à commencer par les IEP français qui envoient chaque année une dizaine d’étudiants y étudier, doivent fermement prendre position en faveur des protestataires, condamner la nomination du nouveau recteur et menacer de suspendre les partenariats.

Car on nous récite ad nauseam, singulièrement depuis le retrait du Royaume-Uni du programme Erasmus, l’importance culturelle de ce programme d’échange, la richesse d’un idéal internationaliste entre les étudiants. Que tous les promoteurs et participants de ce programme prouvent donc que cet idéal internationaliste existe au-delà des psalmodies de la commission européenne. ▣

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