Iran : la croisée des chemins

Photo de couverture : Seyed Gholamreza Nematpour sur Unsplash, 2021

Par JOSEF NASR
Étudiant en 2A au campus franco-allemand de NANCY


Publié à l’origine dans Kalam Beirut, un journal créé par Josef Nasr


La question du nucléaire iranien déchaîne les analystes depuis l’annonce de la victoire de Joe Biden aux présidentielles américaines. Souvent abordé à travers le seul prisme des relations entre les deux Etats, pour le moins tumultueuses depuis 1979 et la déposition du Chah par les révolutionnaires khomeynistes, le poker menteur actuel entre Washington et Téhéran quant à un éventuel retour à l’accord de 2015 soulève également des questions relatives aux enjeux régionaux qui en définissent le cadre.

Signé en 2015 par les Etats-Unis, l’Iran, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Union Européenne, le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA) prévoyait une limitation significative de la production nucléaire iranienne et sa surveillance régulière par l’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) sur une durée comprise entre cinq et quinze ans en échange de la levée des sanctions économiques pesant sur la République Islamique. L’objectif assumé de cet accord était d’empêcher l’Iran, à travers la mise en place de canaux diplomatiques actifs, de développer un programme de recherche visant à l’acquisition de l’arme nucléaire. Rapidement critiqué par certains observateurs car jugé pas assez contraignant, l’accord est finalement rendu caduque en 2018 avec la sortie de l’administration Trump et le rétablissement consécutif des sanctions dans le cadre d’une politique de « pression maximale ». L’élection de Biden à la présidence le 6 novembre 2020 marque un nouveau tournant dans le dossier iranien, plongeant la région et les différents acteurs concernés dans un flou relatif semblant annoncer un retour proche des deux parties à la table des négociations.

Premier paradigme de lecture : convergence d’intérêts à court et moyen terme et opposition bilatérale

Il semble en effet qu’un retour à un accord soit dans l’intérêt des deux parties à court et moyen terme. Du côté de l’Iran, la priorité absolue consiste en une levée des sanctions économiques qui pèsent sur le régime depuis 2018 et auraient mené, selon les déclarations récentes de certains officiels iraniens, à des pertes de l’ordre d’un « trilliard » de dollars. Couplée à un isolement diplomatique partiel, cette pression économique a fragilisé les assises internes du régime tout en limitant sa capacité de nuisance sur le plan régional. Contrairement aux déclarations faites par certaines analyses, la stratégie de pression maximale du gouvernement Trump n’a donc pas épargné le régime au détriment de la population : le Grand Ayatollah Ali Khamenei avait ainsi déclaré, dans une récente allocution télévisée, qu’un retour des Etats-Unis dans l’accord était moins important qu’une levée des sanctions à court terme. Un retour à l’accord de 2015 est donc présenté, dans le discours officiel, comme un des moyens à disposition du régime en vue de rétablir ses réseaux d’influence et poursuivre sa stratégie de puissance.

Aux Etats-Unis, un accord, quel qu’il soit, pourrait servir au président élu de pierre fondatrice de sa politique étrangère. Un succès précoce conforterait en effet la nouvelle administration dans sa nouvelle stratégie « d’arbitrage » sur la scène moyen-orientale, construite en opposition à la politique trumpienne de confrontation ouverte sur la base d’alliances bilatérales (Israël, Arabie Saoudite). L’administration Biden semble également voir en la reprise de négociations sur le dossier nucléaire une étape transitoire en vue de la mise en place, à terme, d’un accord plus large englobant les questions des droits de l’homme et du programme balistique iranien. La possibilité de remplir cet objectif semble toutefois remise en cause par deux éléments principaux. D’une part, le JCPoA avait en partie été signé dans l’espoir d’obtenir des concessions iraniennes sur le plan de sa politique régionale, stratégie qui s’était révélée vaine avant même la sortie de Trump de l’accord en 2018. De plus, l’Iran s’oppose catégoriquement, en cas d’éventuelles négociations, à une extension de ces dernières au-delà du domaine nucléaire. La République Islamique considère en effet son programme balistique comme relevant de l’intérêt vital de la nation, les missiles iraniens étant défendu par l’Iran comme le seul moyen pour ce dernier de compenser le soutien militaire américain à ses alliés régionaux et de maintenir un semblant d’équilibre des forces.

Ce contexte de méfiance généralisée a conduit, ces dernières semaines, à une surenchère de la part des deux parties, désireuses d’entamer les négociations en position de force. L’Iran a ainsi multiplié les violations des termes de l’accord de 2015, sans toutefois en sortir officiellement, témoignant d’une volonté certaine de ressusciter le texte. En plus de l’enrichissement de l’uranium à 20% (contre 3,67% comme seuil fixé dans le traité) et la production d’uranium métal, interdite par le document, le Parlement iranien a en effet voté une loi visant à limiter les inspections de l’AIEA dans certaines installations nucléaires et militaires « suspectes ». Deux jours avant l’entrée en vigueur du texte le 23 février dernier, les représentants de l’AIEA et du gouvernement iranien sont toutefois parvenus à un accord temporaire repoussant de trois mois l’application complète du texte.

Ce délai de trois mois permet d’introduire à l’analyse les considérations internes orientant les négociations du côté iranien, mais aussi des Etats-Unis. La durée fixée viserait en effet à donner aux Etats-Unis le temps de revenir dans l’accord avant la tenue de la présidentielle, prévue en Iran pour le 18 juin 2021. Le régime a en effet tout intérêt à conclure les négociations avant cette échéance, lors de laquelle la frange « conservatrice », hostile à un compromis, a toutes les chances de l’emporter sur les modérés, actuellement au pouvoir. Du côté américain, la reconduite par Biden de plusieurs officiels à l’origine de l’accord de 2015 dans l’équipe en charge du dossier iranien est aussi bien un gage de bonne volonté qu’une manière d’imposer sa vision aux différentes tendances se dégageant au sein des rangs démocrates, où la proportion d’individus hostiles à un accord avec les iraniens reste relativement importante.

Là où les Iraniens conditionnent l’arrêt de ces violations à une levée préalable des sanctions, les Etats-Unis maintiennent la position inverse, menant à une prolongation du face-à-face sur le dossier et à un jaugeage des forces à travers des moyens militaires. Des milices iraniennes ont ainsi récemment frappé des positions militaires américaines en Irak, causant des dégâts relatifs. L’administration Biden a toutefois répondu à cette agression par des frappes aériennes contre des forces alliées à l’Iran en Syrie, clarifiant l’intransigeance de Biden face aux agissements portant atteinte aux intérêts américains. Il convient de constater que cette réaction se démarque clairement de l’attitude adoptée par l’administration Obama, qui s’était montrée plus tolérante vis-à-vis des activités de nuisance du régime dans l’optique de parvenir à l’accord de 2015. Cette fermeté n’a toutefois pas empêché Biden de faire quelques pas en direction des mollahs, notamment à travers la fin du soutien américain à l’intervention saoudienne et émirati au Yémen et des déclarations en faveur d’une rencontre avec le président Rohani.

Là où les Iraniens conditionnent l’arrêt de ces violations à une levée préalable des sanctions, les Etats-Unis maintiennent la position inverse, menant à une prolongation du face-à-face sur le dossier et à un jaugeage des forces à travers des moyens militaires.

Tous ces éléments semblent donc, malgré la persistance d’une logique de confrontation et d’un climat de méfiance, témoigner d’oppositions bilatérales « contrôlées » dans leur portée et leurs conséquences, visant à préparer le terrain à de futures négociations qui relèvent des intérêts des deux parties à court et moyen terme.

Second paradigme de lecture : interventions d’acteurs, d’enjeux et de considérations annexes (constellation régionale)

A cette logique dichotomique devrait toutefois se superposer une lecture plus large incluant la diversité d’acteurs et d’intérêts concernés par d’éventuelles négociations entre les mollahs et le gouvernement démocrate. Les années Trump, indépendamment de l’analyse que l’on fait de sa politique moyen-orientale, auront de fait marqué une rupture significative au niveau des rapports de forces entre puissances régionales : l’alignement total sur la politique régionale israélienne a en effet permis de déplacer durablement le centre névralgique de la politique régionale à l’Etat hébreux. Les accords de paix bilatéraux signés entre l’Etat juif et certains pays du Golfe (Bahreïn, Emirats Arabes Unis), ainsi que le rapprochement tacite avec le Royaume saoudien autour d’une hostilité commune au régime iranien font du « bloc israélo-arabe » une donnée à ne pas négliger dans le cadre du dossier nucléaire. Les israéliens, confortés par ce rééquilibrage favorable, ont ainsi considérablement renforcé leur position, se montrant radicalement opposés à tout accord ne permettant pas d’assurer que l’Iran n’aurait jamais l’arme nucléaire, et en particulier à un retour à celui de 2015. Le développement par l’Iran d’un programme nucléaire militaire, en plus de mettre fin au monopole israélien sur ce plan, pourrait de plus ouvrir la porte à la prolifération nucléaire au niveau régional, certains Etats comme l’Arabie Saoudite et la Turquie se trouvant contraints de suivre le mouvement pour éviter d’être laissés à l’écart du jeu des puissances. L’émancipation progressive d’Israël du giron américain et la détermination de ses alliés à prévenir à tout prix une telle situation sont également rendues visibles par la tenue, à l’heure où ces lignes sont écrites, de négociations entre l’Etat hébreux, l’Arabie Saoudite, les EAU et le Bahreïn en vue de la formation d’une alliance militaire.

Israël et ses alliés considèrent que tout accord n’abordant pas directement la question du programme balistique iranien est contre-productif à long terme car desservant la stabilité régionale. La stabilité est en effet à la base des modèles économiques des pays du Golfe et nécessaire à une exploitation optimale par Israël de ses ressources gazières, à la base du projet de construction du gazoduc trans-méditerranéen EastMed, partant des côtes israéliennes. Ces considérations économiques expliquent en partie la radicalisation de l’opposition israélienne et arabe au projet d’accord, incarnée par une rhétorique guerrière venant des hautes sphères israéliennes, mise en valeur par le discours récent du chef d’État-Major de Tsahal Aviv Kochavi, annonçant la mise en place de nouveaux plans de confrontation avec l’Iran.

Bien que restant improbable, le risque d’une escalade régionale par terrains interposés (Irak, Syrie, Liban) n’est ainsi pas à négliger. Le récent appel tendu entre Biden et Netanyahu, ainsi que la publication par la CIA d’un rapport incriminant le prince héritier Mohammad Ben Salmane dans le meurtre de l’opposant saoudien Jamal Khashoggi semblent témoigner de tentatives de l’administration Biden de faire rentrer ses alliés dans le rang. Ces évènements sont ainsi rendus plus compréhensibles une fois intégrés au cadre offert par le contexte de négociations larvées entre les Etats-Unis et l’Iran.

Finalement, les réticences de ces Etats à un accord entre Washington et Téhéran semblent tenir à la nature essentiellement bilatérale d’un tel traité. La proposition française visant à l’inclusion du duo israélo-saoudien à la table des négociations vise donc à éviter une aliénation à terme de ces acteurs et à créer un précédent en vue de la mise en place d’un cadre régional de résolution des conflits. Le refus catégorique de l’Iran quant à cette option complique toutefois un peu plus la tâche, laissant entrevoir la possibilité d’un envenimement de la situation à long terme en cas de conclusion d’un accord jugé favorable à l’Iran par les forces en présence.

Le développement par l’Iran d’un programme nucléaire militaire, en plus de mettre fin au monopole israélien sur ce plan, pourrait de plus ouvrir la porte à la prolifération nucléaire au niveau régional, certains Etats comme l’Arabie Saoudite et la Turquie se trouvant contraints de suivre le mouvement pour éviter d’être laissés à l’écart du jeu des puissances.

La signature d’un accord limité au seul dossier nucléaire et ne satisfaisant pas les revendications sécuritaires des alliés des Etats-Unis ne suffira probablement pas à permettre une stabilisation à long terme du contexte régional. Le risque d’aliénation du bloc israélo-arabe en cas de conclusion d’un accord ne permettant pas d’empêcher définitivement l’Iran d’obtenir l’arme atomique semble en effet relativement élevé, laissant présager la possibilité, paradoxalement, d’une escalade par la diplomatie. La récente explosion d’un navire commercial israélien dans le Golfe Persique, imputée à l’Iran par Netanyahu, a en effet donnée une nouvelle opportunité au Premier Ministre israélien de réaffirmer sa position, déclarant qu’Israël ripostera “partout dans la région”, avant d’ajouter:

l’Iran n’aura jamais la bombe nucléaire, avec ou sans accord. C’est ce que j’ai dit à mon ami le Président Biden.”

Des négociations proprement multilatérales sous médiation européenne et incluant les différentes forces en présence semblent ainsi représenter la seule solution viable pour satisfaire l’ensemble des intérêts impliqués, bien qu’elle reste, comme on l’a vu, difficilement atteignable à l’heure actuelle. ▣

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