Dossier spécial L’Express, et Sciences Po bashing : quelles conclusions en tirer ?

Par CAROLINE DALHEIMER,
Étudiante en 2A au campus franco-allemand de NANCY

Depuis le début de la période de crise secouant l’établissement dont nous faisons partie, il ne s’écoule pas plus d’une semaine sans que la presse ne s’empare du sujet Sciences Po. Une école à la dérive, un établissement pris au piège par ses élèves gauchos, une université reine de l’entre-soi… que de qualificatifs flatteurs qui corrèlent avec certains regards suspicieux lancés autour du repas de famille, lorsque votre grand-tante entend que vous êtes à Sciences Po.

La tribune de Bénédicte Durand, N’en déplaise aux semeurs de haine, n’a manifestement pas convaincu plus l’Express que ses étudiants, puisque le journal fait paraître une grande enquête intitulée Sciences Po : l’école des élites qui déraille. Plusieurs mois après la fameuse affaire Duhamel, l’heure me semble propice à quelques réflexions, avec le recul du temps. 

L’enquête est écrite dans un style grandiloquent, divisée en 7 chapitres. Le champ lexical est monarchique, disruptif : on nous parle de rois, de chute, de divorce, de lignée. La justification de la nécessité d’une telle investigation nous est livrée d’une phrase : «Mener l’enquête sur Sciences Po, c’est tendre un miroir à notre société et à son élite ».

Les chapitres 1 à 3 se livrent à une reconstitution des faits, de l’affaire Duhamel aux nominations à la FNSP, et des liens que l’université entretient avec le monde politique. La liste de personnes politiques et directeurs généraux est énumérée tel un tableau de chasse fourni, pour une institution qui ne cache pas une certaine gourmandise face à la tentation de collectionner les têtes parmi ses professeurs ; et l’on peut grincer des dents lorsqu’Aurélie Filippetti (ancienne ministre, faut-il le rappeler ?) qualifie de « gifle » les nominations des membres fondateurs de la FNSP, dominées par des hauts fonctionnaires en dépit de professeurs. Celle à qui l’on a donné voix au chapitre, plutôt qu’à des enseignants sans carrière politique, sait se faire porte-parole contre l’entre-soi…

Les chapitres 4 et 5 passent au crible le programme pédagogique et le tournant vers l’international de l’université. Tilman Turpin, directeur de Reims au micro, affiche fièrement les étudiants états-uniens, comme escamotés aux universités d’Ivy League avec lesquelles Sciences Po veut concourir. L’école reste dans les premières à envoyer ses étudiants à l’ENA ou à l’examen du barreau. Alors oui, le fameux pipeau est reconnu comme tel par les chasseurs de tête comme l’unique étudiant interrogé, élu Nova (dont on taira le statut de syndicat pour lui préférer celui d’ « association » : le syndicalisme est-il réservé à l’impopulaire Unef ?). Mais on salue tout de même les qualités d’analyste, bilingue et touche-à-tout des sciences pistes diplômés : il ne faudrait tout de même pas cracher dans la soupe.

Enfin, les chapitres 6 et 7 abordent les valeurs de l’école (notamment l’exemplarité) et le mouvement « woke », comme la presse aime le nommer. La chaire de Total, l’omerta et les affaires concernant les violences sexistes et sexuelles sont rapidement évoquées : la conclusion, un « peu mieux faire » un peu mou, sans grandes dénonciations ou conviction. Le vrai dernier clou enfoncé concerne naturellement le collectif BeingBlackAtSciencesPo et les réunions non mixtes. Le récit d’Aurélien Enthoven est monté en exemple d’une population divisée en « woke » et « antiwoke ». Avec Tilman Turpin en médiateur, l’Express nous décrit une montée de l’antiracisme jusque dans les cours, avec une estimation exclusive de « 600 personnes proches de l’idéologie woke sur 14 000 », selon un « bon connaisseur de ces mouvements ». Des statistiques tout ce qu’il y a de plus rigoureusement scientifique. 

Que faut-il alors penser de cet énième article en période de crise institutionnelle ? 

On peut tout d’abord saluer une vision plus nuancée et étoffée que les dernières actualités du Figaro. Il est rare de voir de réelles appréciations des élèves diplômés (et donc de la formation reçue) formulées par des personnes extérieures. Le récit des guerres d’entre-soi au sein de la FNSP, des noms de « têtes » à foison correspond à la vision que l’on peut avoir, du bas de l’échelle, de la Rue Saint-Guillaume : une ambiance parisienne feutrée et déconnectée. 

Certaines erreurs de l’administration continuent de transpirer dans l’article. Aucun professeur ne prend la parole, mise à part l’ancienne ministre de la Culture. La nonchalance est criante, comme lorsque le président du sous-conseil d’administration met le doigt sur le problématique mot de passe « Macron_2018 » de la boîte mail des admissions, et que personne ne réagit. Même schéma quand Louis Schweitzer oublie ses promesses concernant l’entre-soi et nomine une majorité de hauts fonctionnaires. La « tournée des campus » de Bénédicte Durand à l’appui, on soupire en constatant ce fait : l’administration ne se défend que faiblement, parce qu’elle-même ne comprend toujours pas les revendications de ses étudiant.e.s. 

On peut tout d’abord saluer une vision plus nuancée et étoffée que les dernières actualités du Figaro. Il est rare de voir de réelles appréciations des élèves diplômés (et donc de la formation reçue) formulées par des personnes extérieures.

Mais ce rendez-vous de communication n’est pas seulement le fait de l’administration. La tendance à l’ « américanisation » reprise plusieurs fois dans l’article a sa place ; mais mettre le campus de Reims (et surtout sa section américaine) au centre, quand on ne parle pas de celui de Paris, reflète une certaine étroitesse d’esprit de la part de l’Express : il y a la capitale, et puis le campus le plus proche, avec les étudiants américains. Un symptôme français de la difficulté à décentraliser le monde universitaire, peut-être ; et même si la décision de se mettre au rang des Ivy League peut être moquée, le choix récurrent de la section américaine de Reims en deuxième choix pour bon nombre de lycéens parisiens est un aveu du soft power américain dans les études universitaires. 

C’est pour cela que les deux derniers chapitres consacrés aux principes d’exemplarité et de « wokisme » semblent bâclés. Le journal se trouve dans l’embarras de critiquer l’exemplarité malmenée que l’institution doit projeter : car l’écologie, la fin d’omerta sur les violences sexistes et sexuelles ou la transparence et la fin de l’entre-soi des instances dirigeantes sont autant de sujets portés par les jeunes. Dans cette position, parler d’un laboratoire du « wokisme », avec des statistiques sans fondement, laisse un mauvais goût de démagogie dans la bouche : aucune définition d’un tel mouvement n’est donnée, le mot antiracisme n’apparaît pas. Epingler le cas du « fils de » enfin, sans mention, en contrepartie, des multiples témoignages d’incidents racistes publiés sur le compte Instagram de BeingBlackAtSciencesPo, semble poursuivre une logique de name dropping ou passe-droit accordé par l’Express à la bourgeoisie parisienne. 

Le récit des guerres d’entre-soi au sein de la FNSP, des noms de << têtes >> à foison correspond à la vision que l’on peut avoir, du bas de l’échelle, de la Rue Saint-Guillaume : une ambiance parisienne feutrée et déconnectée.

En concluant enfin : les inquiétudes et critiques envers l’écoles sont, pour certaines, légitimes. Et pour une école qui, ne le nions pas, forme une majorité de futurs décideurs, il s’agit moins de tourner en rond en répétant le même discours que de s’ouvrir. Avec l’inscription par exemple de Sciences Po sur Parcoursup, l’augmentation de plus de 100% des candidatures est encourageante dans la voie d’une composition d’étudiants diverses dans leur excellence. Le mot « élite », en revanche, nous devons nous le réapproprier, et l’administration la première. Ceci suppose une décentralisation de la pensée, et un changement radical de philosophie dans les organes de la gouvernance, ce qui ne semble pas prêt d’arriver. Peut-être serait-il temps que les Louis Schweitzer et autres hauts fonctionnaires jettent un coup d’œil à l’enseignement prodigué aux étudiants : réflexion désintéressée, jugement critique et diffusion du savoir acquis, pour reprendre la citation de Mme Durand… ▣

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